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Version Anglaise
par MATTHIEW COLLINS – THE FACE – n°95 - August 1996
Il nous a fallu 36 heures pour atteindre ce champ à partir du point de rendez-vous sur la N25 où Desert Storm m'avait pris à bord. Nous ne savions même pas où nous allions jusqu'à ce qu'on arrive à Paris, appellant constamment des infolines clandestines pour établir notre itinéraire. Tard dans la nuit de mercredi, nous sommes arrivés dans la petite ville de Vitry-Le-François, juste au sud de Reims. Là nous sommes tombés sur
Josy
, une petite femme noire à lunettes, l'une des premières acolytes des Spiral Tribe, convertie à la cause de la Free Party quand la Tribe commença à opérer à Paris en 1993. Elle et son copain (
Vincent),
un grand type éffilé et amical, à la tête rasée et vêtu d'un bombers, qui comme nous allions vite le découvrir, est ominiprésent sur la Scène Teknival du Continent, nous ont conduits et guidés par des routes tortueuses à travers des champs et des chemins sombres jusqu'à notre destination finale.
« Le site est là » dit Josy, un peu énervée, inquiète à l'idée qu'on ait pu être suivis, « Mais d'abord vous devez travailler. Il y a un trou dans la route. » Travailler ? Un trou ? Que peut-elle vouloir dire ? Elle designe un fossé qui sépare le champ où se trouve le site de la route. « Vous devez combler ce trou. Faites un chemin.». Il est 2 heures du matin, il fait nuit noire et il n'y a aucune lumière artificielle à des kilomètres à la ronde à part les feux du camion de Desert Storm. On se retrouve à creuser, à niveler le sol, utilisant pour combler tout ce qui pouvait nous tomber sous la main : deux petites pelles, des seaux de plage d'enfants, un marteau, un balai, nos mains nues. Après une heure de dur labeur nous sommes en sueur, sales et hors d'haleine, mais un passage avait été construit, assez large pour faire passer nos camions par-dessus le fossé. Un petit hourra de triomphe monte au moment où Keith rentre le camion sur le site; nous sommes le premier sound system à entrer. Nous avons « pris » le site.
C'est le 14è Teknival. Ces rassemblements, illicites et gratuits, dont le nom est une combinaison de « Techno » et « Festival », ont été initiés par les Spiral Tribe après qu'ils aient fui l'Angleterre à la suite du Festival de Castelmorton de mai 1992. Les Teknivals sont des rassemblements de Sound Systems, de clans de Techno-travellers. Il y a 12 sound systems sur le site le jeudi matin. Desert Storm avec qui je suis arrivé, est l'unique sound system anglais; les autres sont pour la plupart français, des sounds systems reconnus tels que Dome, NRV et l'Urban Happy Collective, mais certains se révèlent n'être que des bandes de jeunes – d'enthousiastes amateurs qui ont loué un tas d'enceintes pour le weekend. Il y a d'étonnantes constructions arrimant des bâches à des troncs d'arbres par des cordes; le sound system des Spiral Tribe, qui est le plus grand, occupe la place centrale du site principal, et possède même un bar bien fourni et un magasin de disques.
Tous jouent une sorte ou une autre de Techno, ne s'arrêtant jamais pour dormir. Il y a beaucoup de Gabber, le psycho-beat ultraspeed venu des Pays-Bas. Le Gabber est si rapide qu'il est pratiquement impossible de danser au sens conventionnel du terme; en face de l'un des petits sound systems un raveur solitaire remue et s'agite comme un épileptique, comme s'il essayait de transformer son corps en une forme post-humaine décrite par la musique. Notre sound system, avec les 5 djs de Desert Storm – Dany,
James
, Keith, Dylan et Fish – et probablement le plus varié, passant d'un TripHop lisse et de la Jungle Tek dans la douce lumière du soleil à l'Acid Funk dans la nuit.
Au cours des deux dernières années, les Desert Storm ont réalisé des voyages humanitaires en Bosnie, des missions régulières pour apporter des vêtements, de la nourriture et des Free Parties dans la région. Ces excursions en ex-Youglosavie ont aiguisé leur stratégie de guerre en Art; le camion, équipé de lits superposés, d'une gazinière, d'une douche et d'un sound system, est prêt pour l'action 24h/24h et 7j/7j. Les quelques personnes qui sont arrivées sur le site avec des sacs de disques prennent place en guests dans les sound systems: l'une d'entre eux est une femme féroce, au visage strict, qui semble enceinte de 8 mois et qui fait tourner un Hardcore également sauvage, digne d'une artillerie lourde.
Le vendredi le mauvais sort s'acharne, apporté par une météorologie folle. Tous les jours le soleil brûlant a alterné avec de lourdes averses, mais aujourd'hui c'est extraordinaire. Des pluies torrentielles et des vents déchaînés balayent le site, mettant à l'épreuve les structures des sound systems reliées entre elles. L'orage arrache nos bâches, nos filets de camouflage et les piquets qui les retiennent, et toute la structure s'effondre. La musique s'arrête sur tout le site; ce sera le seul moment de silence en 5 jours. C'est ici que la philosophie implicite de Desert Storm se révèle: une communauté d'entraide autonome, basée sur le respect mutuel et la passion partagée, comme tout le monde se rue comme un seul homme sur les équipements pour les mettre à l'abri avant de rejoindre le camion. Comme le Teknival lui-même, c'est une démonstration du pouvoir d'endurance du collectivisme dans une époque d'un infini individualisme. Keith toutefois, ne prend aucun repos: à la minute où l'averse cesse, il essaie de redonner vie au sound system. Cette nuit là, sous la pluie, le sound system principal brille d'une façon irréelle, illuminé par les éclairs et les volutes de fumées oranges provenant des feux de bois, le grondement intermittant du tonnerre jouant une sub-basse à contretemps des grincements aigus des multiples 303. C'est une atmosphère étrange et sombre qui me rappelle l'une des scènes finales d'
Apocalypse Now
, la fête sauvage et païenne dans le camp de Kurtz, recherche hédoniste de l'oubli présentée en un tableau infernal. Une désorientation systématique des sens. La rave au-delà de la folie. Le temps ordinaire perd son sens au fur et à mesure que la Techno devient la notation temporelle par laquelle nous mesurons notre journée.
Article écrit par Matthiew Collins dans the FACE – n°95 - Août 1996 Traduction par
Josy
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